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Une interview

avec Marie Laplanche
publié sur medium.com, le 22 juilllet 2019

“La première chose que j'apprends à mes élèves est qu'on avance beaucoup mieux sans souffrir.”

Jean-Marie Roth, premier théoricien du scénario en France, revient avec nous sur ses débuts, son amour du scénario, et ses différentes casquettes.

Pouvez-vous nous raconter votre parcours ?

J'ai aujourd'hui deux métiers : auteur (scénario, roman, théâtre, ouvrages didactiques et historiques) et théoricien / formateur en scénario.

Pour y arriver, j'ai eu un parcours assez fou.

Au départ, je sors de mes études, à 17 ans, armé d'un BEP comptable, passé suite à une erreur d'aiguillage.
Le domaine m'ennuyait prodigieusement car j'avais deux passions, l'écriture et le cinéma. En mélangeant les deux, ça donne le scénario. Après obtention de mon diplôme, comme pour le fuir, j'ai couru à la Fnac afin d'acheter des livres m'aiguillant sur la dramaturgie. Mais il n'y en avait pas. Pourtant, en regardant des films, en lisant des romans, je sentais qu'il y avait des façons de faire qui fonctionnaient et d'autres non. Je voulais en comprendre les mystères.

Ce faisant, étant très fainéant, je me rendais bien compte que si je cédais au métier appris, j'allais m'encroûter et l'exercer toute ma vie. J'ai donc fait quelque chose de très stupide, comme on le fait à 17 ans, je me suis fermé toutes les portes. Ce qui revenait concrètement à exercer des boulots dans lesquels je n'avais aucun avenir : plongeur dans la restauration, ou en pleine noyade dans le bâtiment… Dans un même temps je me forçais à étudier les films. A découvrir des principes. Puis à leur donner des noms car, quand on met des mots sur les choses, elles commencent à exister. Bref, je suis devenu sans le savoir un des premiers théoriciens du scénario en France.

Au bout de quelques années, ayant réussi à trouver des fonctionnements, des outils, j'eus l'envie de les enseigner pour voir ce que cela donnerait. J'ai commencé à Strasbourg avec 4 ou 5 personnes, je faisais ça chez moi. Puis, comme les gens étaient ravis, j'ai ajouté Paris à mon enseignement. Un jour, une de mes stagiaires me dit “tes cours sont super bien construits, tu devrais écrire un livre dessus. Je connais un éditeur que ça pourrait intéresser”. Je me suis alors souvenu de ma visite infructueuse à la Fnac… C'est ainsi que j'ai sorti mon premier ouvrage sur le scénario, le premier en France d'ailleurs. Mais comme la dramaturgie évolue très vite, tous les deux ans je le réactualise. Tant et si bien que la troisième version a été reconnue par le CNC. De ce jour, toutes les portes se sont ouvertes.

Le grand paradoxe de ma vie est que, partout où je donne des cours, je ne pourrais entrer en tant qu'élève, car je n'ai pas les diplômes ! Ainsi je suis devenu professeur et directeur d'écriture au master 2 scénario de Nanterre, alors que je n'ai pas de bac ! Idem pour le CEEA, l'Eicar, l'Ecole de la Cité et peut-être bientôt la Femis avec qui je suis en contact. Mon parcours est vraiment atypique, mais je le dois surtout au fait d'avoir refusé d'être raisonnable.

Pour être tout à fait honnête, j'ai eu beau me faire tout seul, trois personnes ont été essentielles dans mon parcours en m'accordant rapidement leur confiance : Anne Tudoret, Fabien Boully et le regretté Christian Biegalski. Il y en a eu bien d'autres par la suite, mais eux sont un peu mes mentors. Je leur dois énormément.

Vous êtes également script doctor. Comment abordez-vous ce métier ?

A cet endroit, je n'ai qu'une obsession : enlever aux auteurs l'angoisse de la page blanche. C'est ma promesse. Passer de l'idée au scénario final sans jamais avoir ce blocage totalement dévastateur. Racine affirmait : “Ma pièce est terminée je n'ai plus qu'à l'écrire”. Cela revient à dire qu'avant d'écrire il s'agit de structurer son récit. C'est aussi contre-intuitif que profondément génial ! C'est de ce que j'aide les auteurs à faire.

Souvent, au départ, on a une idée et déjà on imagine la sortie du film. Mais contrairement à ce que l'on pense, l'idée est rarement un graal. Tout le monde en a, tout le temps. Ce qui est complexe, c'est le traitement de l'idée. Que veut-on dire, comment, avec quels personnages, ayant quels enjeux, dans quelles situations, avec quels outils dramaturgiques ? Il faut se poser énormément de questions et apporter autant de réponses cohérentes avant de se mettre devant sa feuille ou son PC.

Comment accompagnez-vous les auteurs dans cette démarche ?

Lorsque je fais un script doctoring, je ne lis pas le scénario. Attitude bien singulière que je puis me permettre aujourd'hui uniquement parce que je suis un peu connu.

Si je découvre l'écrit en amont, je vais trouver des moyens de le “réparer”. Mais peut-être que ce que je vais réparer correspond très exactement à ce à quoi l'auteur tenait le plus. Et en touchant à cela j'aurais été un mauvais script docteur. Il n'y a jamais une erreur en soi, ou une bonne chose en soi. C'est l'ensemble qui fonctionne ou non. Ce qui m'intéresse, c'est ce que veut faire l'auteur. Le but n'est pas qu'il fasse un film qui marche, mais qu'il fasse son film et que ça marche !

Je reprends donc tout depuis le début avec lui. Nous commençons par deux questionnaires sur l'histoire et sur les personnages. Puis nous utilisons d'autres outils encore pour avancer pas à pas… Au final, c'est lui qui reconstruit son film, en discutant avec moi. Je n'aurais donc pas été réparateur de quelque chose, mais plutôt accoucheur. Je fais beaucoup plus de maïeutique que de mécanique finalement… Même si je l'utilise beaucoup, mais jamais en préalable, juste en outil. Et cerise sur le cake, en procédant ainsi on gagne énormément de temps.

Comment réagissent les auteurs, face à votre méthode ?

Sincèrement, extrêmement bien ! Je leur explique préalablement mon fonctionnement et cela leur convient toujours. Car ils savent qu'ils resteront maîtres de leurs œuvres.

Par ailleurs, dans mes script doctoring comme dans mes formations, je mets beaucoup d'humour et de bonne humeur. Et de la bienveillance ! Sans cela, ça ne marche pas.

On avance très bien en discutant calmement. Un auteur est fragile en période d'écriture. Vous savez, quand on a le statut de “celui qui sait” il est très facile de détruire. Mais ça ne m'intéresse absolument pas. Au contraire. La première chose que j'apprends à mes élèves est qu'on avance beaucoup mieux sans souffrir.
Quand vous accompagnez un projet, apparaissez-vous au générique ?

Non, jamais. Si le contrat vient d'un producteur, j'ai même une clause de confidentialité spécifiant que je n'ai pas le droit de dire que j'ai travaillé sur le projet. Ce sont des histoires de droits. Je suis payé au forfait et non en droits d'auteur. Mais la confidentialité ne me gêne pas du tout. C'est aussi le rôle du script doctor que d'apporter des idées, des suggestions… Le nom au générique, c'est un peu pour la gloire… Je m'en fous.

Vous avez un site dédié aux auteurs. Quel est son but ?

www.devenezscenariste.com

C'est un site sur lequel je réponds aux questions que les gens se posent sur le scénario. Il y a environ 300 questions divisées en trois groupes : “avant”, “pendant” et “après” l'écriture. C'est un des premiers outils Internet que les scénaristes avaient à leur disposition pour obtenir des réponses à leurs questions sur la dramaturgie et sur le métier.

J'y place également des petites annonces utiles. D'ailleurs, que vos adhérents n'hésitent pas à me transmettre toutes les infos qu'ils glanent ci et là. Elles trouveront place sur le site.

Etant autodidacte et en même temps enseignant, que pensez-vous des formations de scénariste ?

Tout d'abord, scénariste est devenu un vrai métier, avec de vrais codes. Je trouvais absolument géniales les choses que j'écrivais plus jeune sans aucun outil ni technique. Maintenant, je m'aperçois de l'ampleur des dégâts. Les auteurs ne se rendent pas toujours compte à quel point il y a des façons de faire, des techniques qui aident. Souvent, on se dit en regardant un mauvais film : “j'aurais pu faire dix fois mieux… et je vais le faire !”. En réalité, même un mauvais film est très compliqué à écrire. Donc oui, il y a des techniques, heureusement accessibles, mais il faut y consacrer un peu de temps, avoir l'envie et la patience. Pour y parvenir, il existe des écoles de scénario, des centres de formation, mais attention, comme c'est un peu l'Eldorado, il y a vraiment tout et n'importe quoi qui existe dans le domaine. Le problème est que les étudiants, n'ayant pas de point de comparaison, ne peuvent pas réellement se rendre compte de la viabilité et de l'intérêt réel de l'enseignement qui leur est prodigué. Personnellement, j'ai quitté un centre de formation avec lequel j'ai travaillé de nombreuses années, le jour où un nouveau responsable pédagogique m'a expliqué qu'il se moquait complètement du fait que les stagiaires apprennent ou non à écrire des films. Tout ce qui l'intéressait était d'avoir de bons retours de leur part auprès de l'Afdas. Il avait parfaitement intégré le fait que sans point de comparaison on peut satisfaire les gens avec pas grand-chose. Si je dénonce ce type de comportement, j'ai parallèlement une joie énorme à dire que nombre d'écoles, de centres ont une belle mentalité et que bien des formateurs sont de talent.

De votre côté, vous proposez une formation du week-end. Pouvez-vous nous en parler ?

Je l'ai mise en place en pensant à ma propre expérience, à toutes ces portes m'étant closes.

L'idée fut de créer la formation que j'aurais rêvé trouver. Déjà, pour y accéder il n'y a aucun niveau d'études requis, ni de limite d'âge. C'est uniquement la passion qui compte.

Les cours se déroulent sur deux samedis ou deux dimanches par mois (au choix). Les six premiers mois (d'octobre à mars) sont consacrés à la théorie et à l'apprentissage du travail en groupe, ce que les gens ne savent souvent pas faire. Puis six mois pendant lesquels on travaille sur les projets de chacun (d'avril à septembre). Mais les stagiaires n'ont pas besoin d'arriver à la formation avec un idée en bandoulière. Ils ont les six mois de théorie pour en trouver une, juste en deux phrases, pour la partie pratique. Et ils trouvent toujours.

Je suis très content de cette formation qui a fêté ses dix ans, car la liste de celles et ceux qui en sont sortis pour vendre leur projet ou trouver du travail dans le domaine, s'allonge chaque année. Sinon j'aurais arrêté depuis longtemps.

Quel public pour ces cours ?

C'est très mélangé, il y des gens qui faisaient totalement autre chose, d'autres qui étaient déjà auteurs. Je distingue plutôt les “polyvalents” et les “définis”. Les polyvalents peuvent travailler sur n'importe quel projet, donc sur n'importe quelle commande. Un jour pour un feuilleton télé grand public, le lendemain sur un film pointu. Les “définis” viennent pour écrire leur projet, et rien d'autre. Ils n'ont aucune envie de céder quoi que ce soit à une notion de commande. Les deux sont aussi respectables mais n'ont pas les mêmes attentes. Je tiens compte de ce choix de registre pour être au plus proches de leurs talents et aspirations.
L'idée n'est définitivement pas de faire entrer l'auteur dans un moule, mais de trouver la structure scénaristique correspondant le mieux au projet de l'auteur.

Avez-vous des conseils pour les jeunes scénaristes sortant d'écoles ?

Oui. Revenir toujours à ce qu'on leur a enseigné, la dramaturgie, la structure. C'est vraiment important. Et ne pas se décourager trop vite. Si vous avez écrit le film de l'année mais que vous n'êtes pas connu, ça va être dur au départ. Vous allez l'envoyer à cinquante producteurs et seulement deux vous répondront. Ce n'est pas grave, ce ne sont pas les producteurs qui manquent ! Je ne crois d'ailleurs pas qu'un bon scénario puisse ne pas trouver pas de producteur. Je crois par contre qu'il y a des scénaristes qui se découragent trop vite. Il ne faut pas hésiter, il faut insister. Si le scénario est bon, il trouvera une production. On peut avoir cinquante refus, si le cinquante-et-unième signe, c'est gagné. Il ne faut pas oublier qu'entre le scénario et le producteur, il y a une histoire d'amour qui doit se créer. Et l'amour ne se décrète pas.

Pouvez-vous nous donner votre sentiment sur l'arrivée des plateformes telles que Netflix ?

C'est formidable pour nous, les scénaristes ! Ça va apporter beaucoup de volume en matière de fictions à écrire. Et contrairement à ce que beaucoup craignent, ça ne changera pas grand-chose au statut des auteurs car il est très verrouillé en France.

Nous sommes le deuxième pays au monde en matière de fictions produites et le premier en comparaison à sa population. C'est pour cette raison que les plateformes viennent chez nous. Donc formez-vous au métier et allez-y ! On dit parfois que l'on manque de scénaristes. C'est devenu une réalité. On ne manque pas d'auteurs, de gens qui ont des idées, mais on manque de scénaristes.

Quelles est la relation idéale avec un producteur, en tant que scénariste ?

Lorsque l'on est scénariste, le rêve, c'est un producteur qui dit “oui” à tout. Mais ce n'est pas comme ça que cela fonctionne. L'idéal, déjà, avec un producteur, est d'avoir affaire à quelqu'un qui connait les bases de la dramaturgie, ce qui n'est pas le cas de tous. Mais rassurez-vous, ils sont de plus en plus nombreux à apprendre le métier. J'en ai quasiment dans tous mes stages, et notamment en direction littéraire au CEEA.
Indépendamment de cela, l'essentiel est qu'il y ait un feeling qui passe entre le scénario et le producteur. Un coup de foudre, ou un coup de flair.

Quels dangers guettent principalement un scénariste ?

D'abord lui-même. Ses doutes et ses coups de génie. Le moment de découragement où on se dit que rien ne va dans son scénario est aussi erroné que le moment d'extase où on trouve son idée génialissime. La vérité est souvent entre les deux.

Les auteurs devraient également se méfier, beaucoup, beaucoup, de ce qu'ils lisent sur internet, parce qu'il n'y a que des gens qui se plaignent. J'ai envie de leur dire “plaignez-vous moins et écrivez plus”. C'est un métier plus simple qu'on ne le pense. Et bien plus accessible.

Lorsque vous écrivez, de quoi partez-vous ? D'un personnage, d'un lieu ?

Je pars d'une promesse. Ça peut être le genre, un twist, un personnage, la chose qui, pour moi, est l'étincelle créatrice. Celle qui donne envie de faire le récit que je promets au spectateur, celle qui va le faire tenir jusqu'au bout.

L'enfer en 11 lettres, par exemple est une promesse de thriller. Mais j'avais, dans ma besace, un twist final que je trouvais assez malin. Après je me suis demandé ce que je voulais développer comme thématiques, puis j'ai créé mes personnages et structuré mon récit avant d'écrire. Il va de soi.
Après, ça plaira à certains et pas à d'autres. Et c'est tout sauf grave. Il faut bien se rendre compte qu'on fait “juste” du cinéma, pas une opération à cœur ouvert. Si l'on rate un film, ce n'est pas très grave. On essaie d'apporter du divertissement, des émotions, de la réflexion… c'est formidable, on apporte beaucoup aux gens mais il ne faut pas non plus surdimensionner le métier. Ni dans sa complexité, ni dans son fonctionnement, ni dans son apport.

Ecrivez-vous seul ou à plusieurs ?
J'ai commencé à écrire en duo tout récemment. Sinon, j'ai plutôt écrit seul. Ça dépend du projet en fait. Si c'est très personnel, je trouve ça plus difficile à plusieurs. Ecrire à deux, pour moi c'est travailler ensemble, et non chacun de son côté pour ensuite réunir ce que l'on a fait. J'ai vu faire, cela fonctionne rarement. Il faut générer à deux. Et surtout, il faut bien voir avec qui on choisit de travailler. Se fixer préalablement ses propres critères et exigences. A titre personnel, je pense que je ne formerai de duos d'écriture qu'avec des femmes, car elles apportent une vision que je n'aurai jamais tout à fait. Mais au-delà de tout, la règle d'or est de travailler sans ego. Peu importe qui a eu l'idée géniale qu'on cherchait depuis des jours, seul le scénario compte.

Sur quels projets travaillez-vous actuellement ?

J'ai un court métrage — une co-écriture — en production. Puis je peaufine l'adaptation de mon roman L'enfer en 11 lettres.

A côté de ça, comme j'aime bien voyager dans différents univers, je travaille une comédie sentimentale vraiment fleur bleue, légère et drôle comme moi (enfin j'espère).

Et je sais d'ores et déjà que le suivant sera encore différent car j'aime bien explorer les genres.

Avez-vous des thèmes récurrents ?

Souvent quand des thématiques reviennent de façon systématique, c'est que ce sont des obsessions davantage que des thèmes, donc j'essaie de ne pas en avoir.

Que pensez-vous de Paper to Film ?

J'en pense beaucoup de bien. J'avais rencontré Raphaël à Valence il y a quelques années. Sur le papier, le projet semblait excellent, mais je ne trouvais pas évident de faire venir les producteurs à vous. Et pourtant vous avez réussi et ça fonctionne très bien.

Bravo !!! J'y crois tellement que j'ai moi-même déposé des projets sur la plateforme.

Un dernier mot ?

Je tiens absolument à ce que les auteurs comprennent qu'il y a de la place pour eux s'ils veulent exercer ce métier. Qu'ils évitent d'écouter et de lire les aigris qui fleurissent partout autour d'eux. Il y en a tant ! Tant qui parlent sans savoir, juste pour décourager. Des aigris.

Dites-vous toujours que les autres ne savent pas pour vous.

René Char disait : “Impose ta chance, serre ton bonheur et va vers ton risque. A te regarder, ils s'habitueront”.
J'ajouterais : ta plus grande chance, c'est toi-même !

Source :
https://medium.com/paper-to-film/jean-marie-roth-3250c9634209